La conscience déborde le cerveau : l'intuition de Bergson



Qui était Henri Bergson ?

Henri Bergson (1859-1941) fut un philosophe français influent du début du XXe siècle, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1927. À une époque dominée par le scientisme et le matérialisme, Bergson proposa une alternative à la vision mécaniste du monde en réintroduisant l'intuition, la durée et le mouvement au cœur de la philosophie. Professeur au Collège de France, il attira des foules venues écouter sa pensée qui réconciliait science et spiritualité, matière et esprit.

Le cerveau : un filtre, non une usine

Pour Bergson, le cerveau n'est pas le producteur de la conscience mais son instrument de focalisation. Cette intuition renverse notre compréhension habituelle. Imaginez le cerveau non comme une usine qui fabrique des pensées, mais comme un poste de radio qui capte et filtre des ondes déjà présentes dans l'espace.

Dans Matière et Mémoire (1896), Bergson développe cette idée : le cerveau sert avant tout à l'action, non à la représentation. Il sélectionne, dans le champ de la conscience, ce qui est utile à notre survie et à notre action immédiate. Le reste — cette étendue de conscience pure — demeure présent mais voilé.

L'élan vital : la conscience comme force créatrice

L'élan vital, concept central de L'Évolution créatrice (1907), désigne cette poussée originelle de vie qui traverse toute la matière. Ce n'est pas une force mécanique mais un jaillissement créateur, imprévisible et libre. La conscience n'est pas enfermée dans le cerveau ; elle est ce mouvement même de la vie qui se déploie à travers nous.

Bergson nous invite à sentir en nous cet élan : cette force qui nous pousse à créer, à dépasser nos limites, à inventer constamment du nouveau. Quand nous dansons, quand nous créons, quand nous aimons, nous ne faisons pas que produire des signaux neuronaux — nous participons à ce mouvement cosmique de création continue.

La mémoire pure : au-delà du cerveau

Bergson distingue deux types de mémoire. La première, la mémoire-habitude, est inscrite dans le corps et le cerveau : savoir faire du vélo, reconnaître un visage familier. Mais la seconde, la mémoire pure, existe dans une dimension non-physique. Nos souvenirs authentiques, ceux qui surgissent spontanément sans être convoqués, ne sont pas "stockés" dans les neurones comme des fichiers dans un ordinateur.

Cette vision explique des phénomènes que la neuroscience peine encore à comprendre : pourquoi certains souvenirs restent intacts malgré des lésions cérébrales importantes, comment une odeur peut instantanément nous replonger dans un moment vécu il y a des décennies, pourquoi la conscience semble parfois s'étendre lors d'expériences de mort imminente.

Implications pour nos pratiques somatiques

Cette compréhension bergsonienne transforme notre approche des pratiques corporelles et spirituelles. Si le cerveau n'est qu'un filtre, alors les pratiques comme le yoga, la méditation ou la danse ne visent pas à "produire" des états de conscience mais à assouplir ce filtre, à l'ouvrir davantage.

Quand nous pratiquons, nous ne créons pas la conscience élargie — nous levons les barrières qui nous empêchaient d'y accéder. Le silence mental obtenu en méditation n'est pas un vide mais une ouverture sur cette conscience plus vaste que le cerveau filtrait habituellement. Les états de flow en danse, ces moments où le corps semble bouger de lui-même, révèlent cet élan vital qui nous traverse quand nous cessons de le contraindre.

Résonances contemporaines

Les intuitions de Bergson trouvent aujourd'hui des échos dans diverses disciplines. Les recherches sur la conscience non-locale, les études sur les expériences de mort imminente, les théories quantiques de la conscience, toutes pointent vers une réalité que Bergson avait pressentie : la conscience pourrait bien être première, fondamentale, et non un simple sous-produit de l'activité cérébrale.

Des chercheurs comme Rupert Sheldrake avec ses champs morphogénétiques, ou Dean Radin avec ses études sur la conscience étendue, explorent scientifiquement ce territoire que Bergson avait cartographié philosophiquement. Même les neurosciences actuelles, en découvrant la plasticité cérébrale et les états de conscience modifiés, confirment que le cerveau est plus un modulateur qu'un générateur.

L'intuition comme méthode

Pour Bergson, accéder à cette réalité de la conscience élargie ne passe pas par l'analyse intellectuelle mais par l'intuition — cette sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique. L'intuition n'est pas un sentiment vague mais une méthode pour saisir le mouvement même de la vie.

Dans nos pratiques, cela signifie apprendre à sentir plutôt qu'à penser, à épouser le mouvement plutôt qu'à le décomposer, à devenir le geste plutôt qu'à l'analyser. C'est retrouver cette intelligence du corps qui sait sans avoir appris, qui se souvient sans avoir mémorisé, qui crée sans avoir planifié.

Conclusion : libérer la conscience

L'héritage de Bergson nous offre une vision différente : nous ne sommes pas des machines biologiques produisant l'illusion de la conscience, mais des expressions singulières d'un élan vital universel. Notre cerveau ne nous emprisonne pas dans un crâne ; il nous ancre dans l'action tout en nous laissant la possibilité de nous ouvrir à l'infini.

Chaque pratique somatique devient alors une exploration de cette frontière mouvante entre le filtrage nécessaire à l'action et l'ouverture à la conscience élargie. Nous apprenons à jouer avec ce filtre, à l'assouplir, à le rendre plus perméable. Non pour fuir le monde mais pour y agir avec plus de créativité, plus de liberté, plus de vie.

Bergson nous rappelle que la conscience n'est pas quelque chose que nous avons, mais quelque chose que nous sommes — un élan, un mouvement, une durée créatrice qui se déploie à travers nous et au-delà de nous. Et c'est peut-être là son invitation : cesser de chercher la conscience dans le cerveau pour la reconnaître comme le tissu même de notre existence.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Félix Guattari et l’écologie existentielle

Le corps devenu Ombre : Marion Woodman et l’héritage jungien